CELAN (P.)

CELAN (P.)

CELAN PAUL (1920-1970)

L’œuvre de Celan est inséparable de son destin de Juif. Celan est en exil dans la vie comme dans le langage. Son nom n’est qu’un asile, l’anagramme d’un autre nom: Paul Anczel, né le 23 novembre 1920 à Czernowitz (Bucovine), dans cette province de l’Europe orientale qui fut le berceau des récits hassidiques. Après un court séjour en France où il entreprend des études de médecine, il retourne en Bucovine et commence des études de langues romanes, avant d’être emporté dans l’exode des Juifs pourchassés par le nazisme. Ses parents sont déportés dans un camp de concentration. À la fin de la guerre, il reprend le chemin de l’errance: il devient traducteur pour une maison d’édition de Bucarest, puis séjourne à Vienne où il publie son premier recueil de poèmes. Enfin, il s’installe à Paris où il mène parallèlement des activités de traducteur et de lecteur allemand à l’École normale supérieure. Il épouse l’artiste Gisèle Lestrange, se lie d’amitié avec de nombreux poètes français, tels Henri Michaux, Yves Bonnefoy et André du Bouchet. Il reste cependant l’étranger: bien que possédant une parfaite connaissance du français, il continue à écrire en allemand; bien que célèbre en Allemagne, il préfère rester méconnu en France. Il n’est nulle part chez lui. En juillet 1970, il se jette dans la Seine.

Celan a laissé neuf recueils de poèmes: Le Sable des urnes (Der Sand aus den Urnen , 1948), Pavot et mémoire (Mohn und Gedächtnis , 1952), De seuil en seuil (Von Schwelle zu Schwelle , 1955), Grille du langage (Sprachgitter , 1959), La Rose de personne (Die Niemandsrose , 1955), Tournant du souffle (Atemwende , 1967), Soleil de fil (Fadensonnen , 1968), Contrainte de lumière (Lichtzwang , 1970), Partie de neige (Schneepart , 1971), auxquels il convient d’ajouter un récit en prose, Entretien dans la montagne (Gespräch im Gebirg , 1960). La hardiesse métaphorique des premiers recueils, où l’on décèle l’influence du surréalisme de Paul Eluard et de René Char, fait place progressivement à un style nominal syncopé et elliptique qui efface la frontière entre le mot et la métaphore, le propre et le figuré. Dans ces poèmes le plus souvent très courts, où chaque terme est environné de blanc, le silence fait partie du langage. La poésie de Celan reflète les contradictions de sa situation historique, qui font qu’il écrit dans la langue à travers laquelle la mort vint sur lui et sur ses proches. «Au milieu de tout ce qu’il avait fallu perdre restait une seule chose: la langue. Elle, la langue, n’était pas perdue, en dépit de tout. Mais il lui fallut passer par ses propres absences de réponse, passer par un terrible mutisme, passer par les ténèbres épaisses d’une parole meurtrière. [...]. C’est dans cette langue que, durant ces années et les années qui suivirent, j’ai essayé d’écrire des poèmes: pour parler, pour m’orienter, pour m’enquérir du lieu où je me trouvais et du lieu vers lequel j’étais entraîné, pour me projeter une réalité» (discours prononcé à l’occasion de la remise du prix de littérature de la ville de Brême, 1958). Le langage est, pour Celan, historiquement lié à l’expérience de la mort, des ténèbres et du silence: «La mort, un maître venu d’Allemagne» (Der Tod, ein Meister aus Deutschland ). Mais — et c’est ici le lieu d’une rencontre avec Kafka — la mort n’est pas un thème parmi d’autres, elle affecte le langage en son entier, elle est présente derrière chaque mot: «Quelque mot que tu dises, tu remercies la dégradation» (Welches der Worte du sprichst, du dankst dem Verderben ). Ce qui est remis en cause par Celan, c’est le processus même de la signification, l’harmonie préétablie du sens et de la réalité: «Car le Juif et la nature sont deux choses distinctes» (Denn der Jud und die Natur, das ist zweierlei ). La mort fait éclater l’unité rassurante du signe. Les mots clés de la poésie de Celan: la pierre, l’arbre, la neige, la cendre, le sable, etc., ne renvoient à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Non que le langage soit impuissant. La poésie n’est pas une impasse: en reconnaissant sa propre vanité, elle affirme paradoxalement une présomption inouïe, elle revendique le pouvoir de nommer: «Car les poèmes sont toujours en route, en relation avec quelque chose, tendus vers quelque chose» (Le Méridien ). Ainsi comprise, la poésie va vers une théologie, avec ou sans Dieu: la parole devient le Verbe, le sens Révélation. Celan, comme tous les poètes allemands d’après-guerre, réfute la thèse d’Adorno selon laquelle Auschwitz a rendu la poésie impossible. La singularité de sa réponse tient à un paradoxe: après Auschwitz, on ne peut écrire de poèmes qu’en vertu d’Auschwitz. Les traductions publiées par Celan ne peuvent être dissociées du reste de son œuvre. Traduire est ici un acte quasi religieux, au sens où l’a défini Walter Benjamin: non pas simple restitution d’un sens donné, mais nostalgie d’une langue pure, harmonie de tous les idiomes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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